← Histoires de peau

La peau a gardé le dessin.

Des tatouages vieux de plus de cinq mille ans, révélés par une autre lumière.

Vase égyptien prédynastique décoré, présenté comme un objet de contexte de la période de Nagada II.
The Metropolitan Museum of Art · Domaine public

Des traces presque effacées. Une caméra infrarouge. Et des dessins qui redeviennent visibles sur des corps de l’Égypte ancienne. L’archéologie du tatouage commence parfois par une nouvelle façon de regarder.

Vase décoré, Égypte, Nagada II, vers 3500–3300 av. notre ère. Un objet de contexte : son décor ne constitue pas une preuve de tatouage. The Met, 20.2.10. Voir la source ↗

Un tatouage peut survivre à la personne qui le porte pendant des millénaires, puis échapper longtemps au regard. La peau change, les contrastes s’atténuent, une forme devient une tache. Lire un corps ancien demande parfois un instrument capable de voir autrement.

Cette histoire nous mène dans la vallée du Nil. Elle rapproche trois questions : ce que l’on peut observer, ce que l’on peut dater, et ce que l’on peut comprendre. Le dessin, son âge et son sens n’offrent pas toujours le même degré de certitude.

À Gebelein, des figures sous les traces

En 2018, une étude décrit des tatouages figuratifs sur deux corps prédynastiques de Gebelein, conservés au British Museum. Leur datation se situe à la fin du IVe millénaire avant notre ère. L’imagerie infrarouge révèle, sur le bras d’un homme, deux animaux à cornes, interprétés comme un bovin sauvage et un mouflon à manchettes. Une femme porte notamment une série de formes en S.

Ces observations documentent la présence du tatouage chez les deux sexes à cette époque. Elles comptent parmi les plus anciens témoignages connus de tatouages figuratifs conservés sur peau humaine. Le sens précis des dessins demeure discuté. Leur visibilité est une découverte ; leur interprétation reste une enquête.

Pour le visiteur, ce décalage est fascinant. Une silhouette animale nous paraît immédiatement familière. On aimerait pouvoir traduire le choix du dessin, savoir qui l’a réalisé, à quel moment de la vie il a été porté. La matière nous donne accès à la forme. La personne conserve une part de son secret.

Repères documentaires [1]

Une autre époque, un corps couvert de signes

À Deir el-Medina, village des artisans des tombes royales du Nouvel Empire, l’étude d’un torse féminin a ouvert un autre chapitre. Anne Austin et Cédric Gobeil ont décrit au moins trente tatouages répartis sur le cou, les épaules, le dos et les bras. Leurs recherches, publiées en 2017, examinent une iconographie liée au monde religieux égyptien, avec notamment des fleurs de lotus.

Les auteurs explorent des liens avec la protection, la religion et les activités rituelles. Ces pistes éclairent le corps étudié sans restituer toute la biographie de cette femme. Son identité et sa fonction exacte restent incertaines.

La disposition des dessins mérite elle aussi l’attention. Un motif sur un bras se découvre avec un mouvement ; une marque près du cou rencontre le regard autrement. Devant ces vestiges, nous retrouvons une question très actuelle pour les artistes : comment une composition prend-elle place sur un corps vivant ? La réponse ancienne exige ses propres preuves, mais la question nous aide à regarder.

Repères documentaires [2]

Vestiges des maisons du village des artisans de Deir el-Medina, photographiés en 2016.
Deir el-Medina, près de Louxor, le 23 mars 2016. Les vestiges du village des artisans situent le cadre de l’étude évoquée dans ce récit.Djehouty, 2016 · CC BY-SA 4.0

Une trace conservée nous donne une date. Le premier geste peut être bien plus ancien.

Dans les Alpes, des lignes et des croix

Le corps d’Ötzi, conservé dans les glaces alpines pendant plus de cinq mille ans, porte 61 tatouages. Le Musée archéologique du Tyrol du Sud les décrit comme des lignes et des croix. Leur emplacement près de certaines zones du corps affectées par l’usure a conduit à envisager une fonction thérapeutique. Le musée présente cette interprétation comme une hypothèse.

Mettre ces traces en regard des figures de Gebelein fait apparaître des formes très différentes à des époques proches. Cette comparaison ne prouve aucun lien de transmission entre les deux lieux. Elle ouvre le champ : le mot tatouage peut réunir des gestes dont les intentions, les usages et les significations nous échappent encore en partie.

Repères documentaires [3]

Le plus ancien vestige et le premier geste

L’expression « le plus ancien tatouage » demande toujours une précision. Parle-t-on d’un dessin figuratif, d’une marque géométrique, d’un corps conservé ou d’un outil dont l’usage est discuté ? Une découverte peut déplacer la chronologie. La conservation favorise certains milieux, certaines matières, certains corps. Ce qui nous est parvenu ne représente qu’une partie de ce qui a existé.

Un vase, une statuette et une peau tatouée donnent également des informations différentes. Un motif peint sur une poterie documente ce décor. Un trait sur une figurine appelle une interprétation. Un pigment observé dans la peau apporte un autre type de preuve. L’objet présenté en ouverture situe un univers visuel ; il ne remplace pas les observations faites sur les corps.

Ces distinctions laissent intacte la force de la rencontre : des personnes ont choisi ou reçu des marques dont la trace traverse le temps. Nous pouvons en admirer les dessins, suivre le travail des chercheurs et accepter qu’une partie de l’histoire reste à découvrir. C’est aussi ce qui donne envie de poursuivre la lecture.

Le récit en une minute

Un tatouage peut-il disparaître… puis réapparaître ?

À Gebelein, l’infrarouge a rendu lisibles des dessins très anciens, devenus difficiles à distinguer. Une nouvelle image a enrichi l’histoire du tatouage. Pour comprendre leurs motifs et les limites de leur interprétation, suivez l’enquête.

Pour aller plus loin

Sources & prolongements

  1. Natural mummies from Predynastic Egypt reveal the world’s earliest figural tattoos

    Renée Friedman et al. · Journal of Archaeological Science, 2018 · manuscrit intégral (PDF), Queen’s University Belfast.

  2. Embodying the Divine: A Tattooed Female Mummy from Deir el-Medina

    Anne Austin et Cédric Gobeil · BIFAO 116, 2017, p. 23–46 · texte intégral, IFAO.

  3. Ötzi — The body

    Musée archéologique du Tyrol du Sud · présentation des tatouages et des hypothèses de recherche.

Récit de la rédaction FITPAC 26, à partir des sources indiquées. Les interprétations sont distinguées des observations. Les personnes et institutions citées le sont à titre documentaire.